Après le retrait de Fortnite de l’App Store pour violation contractuelle, c’est le Game Pass qui en est interdit d’utilisation. Apple semble vouloir rester le maître incontesté du gaming sur son App Store. Une pratique qui pourrait bien lui être préjudiciable dans les mois ou années à venir …

Les 30% d’Apple remis en question

L’origine de ces querelles remonte à un mois, lorsqu’Apple s’est rendu compte de la fraude élaborée par Epic Games. En effet, afin d’éviter de devoir reverser à Apple une commission de 30% sur chaque achat in-app de Fortnite, Epic a essayé de contourner le moyen de paiement d’iOS. Un stratagème que n’a pas du tout apprécié Apple, qui s’est directement empressé de révoquer les accès développeurs d’Epic sur l’App Store.

Voici ce qu’a d’ailleurs envoyé Apple à Epic : “Après un examen plus approfondi de l’activité associée à votre adhésion au programme Apple Developer Program, nous avons identifié plusieurs violations du contrat de licence du programme Apple Developer Program. Par conséquent, votre compte du programme pour développeurs Apple sera résilié si les violations énoncées ci-dessous ne sont pas résolues dans les 14 jours.”

La conséquence de cette résiliation de compte est forte : Epic ne pourra plus proposer d’application sur l’App Store tandis que celles déjà existantes seront supprimées. Un coup dur pour l’éditeur de Fortnite, qui propose non seulement le battle royale à de nombreux utilisateurs d’iOS, mais qui fournit également le moteur Unreal Engine sur MacOS. L’Unreal reste disponible sur Mac, sous ordonnance d’un juge fédéral américain. Quant à l’Epic Store, il est désormais indisponible sur les

Epic Games a pour sa part entamé des poursuites judiciaires vis-à-vis d’Apple contre cette taxe jugée “tyrannique”. L’entreprise de Fortnite ne cesse de communiquer à ce sujet, et ce, de manière forte. On citera par exemple une certaine parodie de la publicité 1984 du Macintosh. Epic Games parodie cette pub, avec Apple dans le rôle de Big Brother, et un personnage de Fortnite qui “délivre” le monde. Comme message final, la publicité demande aux utilisateurs de “rejoindre le combat, afin que 2020 ne devienne pas 1984”. Un sérieux tacle à la politique d’Apple qui n’apaise pas les tensions, bien au contraire.

En plus de son combat contre Apple, Epic Games mène également une campagne anti-Google. Afin d’éviter ces mêmes commissions restrictives qu’impose Google sur le Play Store, les papas de Fortnite avaient proposé leur jeu directement sur leur site Internet. Google n’avait alors rien à dire, étant donné que le soft était disponible en apk (pour Android Package, est le format auquel sont créées les applications Android) sur le site officiel d’Epic. Depuis lors, le jeu n’est toujours pas disponible sur la boutique Android. En effet, il faut télécharger l’Epic Store sur son smartphone et passer par cette boutique afin d’acquérir Fortnite. Une ruse rondement menée, qui permet à Epic de profiter des pleins bénéfices de sa poule aux oeufs d’or, à savoir Fortnite.

Le Game Pass, bête noire d’Apple Arcade

Outre Epic, c’est Microsoft qui s’est également frotté à l’entreprise de l’iPhone. En cause : la mise sur le marché de l’offre Gamepass, qui donne accès à plusieurs centaines de jeux sur les terminaux iOS et Android. Seulement voilà, Apple a lancé il y a un an son offre par abonnement Apple Arcade, qui propose déjà une très grande quantité de jeux sur ses iPhone et iPad. L’arrivée du Xbox Game Pass pourrait ainsi mettre à mal les ambitions d’Arcade. Apple maintient donc les 30% de commission pour Xbox, mais réclame également à la firme de Redmond de proposer ses jeux indépendamment sur l’App Store.

Pour se défendre, Apple déclare que “les jeux proposés dans un abonnement doivent appartenir au développeur ou faire l’objet d’une licence exclusive (par exemple, ne pas faire partie d’une plateforme de publication de jeux). Chaque jeu doit être téléchargé directement depuis l’App Store, doit être conçu pour éviter les paiements en double par un abonné et ne doit pas désavantager les clients non abonnés”. Avec cette règle, Apple se protège donc contre l’arrivée de tout catalogue de jeux sur sa boutique. L’argument de protection du consommateur est évidemment un leurre. La firme pommée veut avant tout protéger ses intérêts et ainsi privilégier Apple Arcade vis-à-vis des autres services de streaming vidéoludiques.

Crédit photo : AFP.

A l’heure actuelle, l’application Xbox Game Pass est toujours disponible. Il est possible de la télécharger et d’avoir une vue sur le catalogue PC et console de l’abonnement. En revanche, il n’est pas possible de souscrire à un abonnement, ni d’accéder aux jeux mobiles. Cette indisponibilité doit potentiellement venir des 30% de commission de l’App Store.

Deux monstres du gaming défient Apple

La guerre qui oppose Epic Games et Microsoft à Apple pourrait bien marquer un tournant dans l’industrie vidéoludique sur mobile. Fortnite rassemble près de 350 millions de joueurs. De son côté, Microsoft peut tabler sur près de 10 millions de joueurs abonnés à l’offre Game Pass. Apple possède pour sa part un écosystème comprenant des millions d’utilisateurs ainsi que des milliards d’appareils. Les rapports de force paraissent incomparables, et pourtant, ils ne sont pas si éloignés les uns des autres.

Apple est encore une novice dans le domaine des jeux vidéo. Son arrivée avec Apple Arcade a fait énormément de bruit dans le domaine, et de grands noms ont suivi en rejoignant le service. On citera par exemple SEGA, Konami, Capcom ou encore Ubisoft. Aucun jeu triple-A n’a pour l’instant fait son apparition sur le service. On peut toutefois imaginer qu’Apple y songe, notamment avec ses multiples partenaires spécialistes en la matière. Toutefois, il reste très difficile de comparer Apple Arcade à un Game Pass à l’offre exceptionnelle.

Le Game Pass, c’est une centaine de jeux, allant du triple-A au petit bijou indépendant. Une offre certes plus chère qu’Apple Arcade, mais évidemment plus complète et intéressante. C’est probablement la raison qui pousse Apple à interdire l’utilisation du Game Pass sur ses appareils. Permettre l’arrivée d’un tel service sur iOS pourrait courir à la perte d’Apple Arcade. D’autant que le Game Pass n’est que 5€ plus cher que l’Apple Arcade, un montant vite remboursé par la pléthore de jeux disponibles.

Crédit photo : Epic Games.

De son côté, Epic Games doit s’être senti pousser des ailes depuis qu’il a réussi à enlever Steam de son piédestal. Tout comme Apple, Valve, l’entreprise propriétaire de Steam, demandait une commission de 30% sur toutes les transactions effectuées depuis son launcher. L’arrivée de l’Epic Store et de sa politique tarifaire très agressive a clairement rebattu les cartes du jeux vidéo sur PC. En ne demandant que 12% de commission sur toutes les transactions effectuées, Valve s’impose comme un rival de taille à Steam.

Preuve en est, de nombreux éditeurs choisissent désormais de ne sortir leurs jeux que sur l’Epic Store, de manière définitive ou temporaire. Certains très gros titres sont également offerts sur la plateforme, là où Steam n’offre aucun jeu. D’ailleurs, mentionnons le discours quelque peu hypocrite d’Epic Games sur le sujet. Ceux-ci sont parmi les premiers à avoir crié au monopole d’Apple sur son App Store et à son abus de position dominante. Néanmoins, Epic ne serait-il pas non plus exempt de tout reproche, lorsqu’il propose des exclusivités (temporaires ou non) sur certains titres, forçant ainsi les joueurs à télécharger et utiliser son Epic Store ? Cela pourrait être considéré comme une pratique déloyale par Steam, qui verrait Epic mettre en place un monopole considérable.

Pourquoi Apple risque d’y perdre des plumes

Les dégâts lié à cette affaire pourraient être assez importants pour l’industrie. En effet, la question est de savoir si Apple peut continuer de se passer de la présence de Fortnite sur sa boutique d’applications. Des millions de joueurs jouant à Fortnite chaque semaine, il semble légitime de se poser la question. Il paraîtrait en revanche fort surprenant qu’Apple perde en clientèle, afin de retrouver Fortnite sur Android. Le jeu d’Epic Games a beau être une marque forte et commercialement viable, elle ne correspond pas tellement à la catégorie d’utilisateurs Apple. En revanche, la perte du Game Pass est un sérieux coup de frein aux ambitions d’Apple. La marque veut positionner ses iPhone et iPad comme de vraies plateformes de jeu. L’Apple Arcade n’est clairement pas un service suffisamment fort pour faire de l’iPhone la prochaine “console portable” à succès.

De plus, les démarches entamées par Epic et Microsoft vis-à-vis d’Apple pourraient encourager d’autres éditeurs à suivre la cadence. Il est vrai que les 30% réclamés par Apple (et Google) peuvent être contraignants pour de petits studios aux moyens très inférieurs à ceux des deux mastodontes susmentionnés. Personne n’a jusqu’ici suivi la marche, mais nul doute qu’Epic pourrait encourager certains plus petits studios à faire de même.

A contrario, il faut également voir ce qu’auraient à perdre Epic et Microsoft dans la balance. Si les choses venaient à s’envenimer, Epic pourrait priver des millions d’utilisateurs d’un accès à l’Unreal Engine sur leur appareil MacOS. L’Unreal est le moteur de jeu le plus performant à l’heure actuelle sur le marché, et nombreux sont les studios à travailler avec un écosystème iMac. Microsoft s’est même permis, sur son blog, de soutenir Epic quant à l’Unreal. Selon Kevin Gammill, directeur général de Microsoft en charge des développeurs tiers sur Xbox, “refuser à Epic Games l’accès au SDK d’Apple et à d’autres outils de développement empêchera Epic de gérer Unreal Engine sur iOS et macOS et placera Unreal Engine et les créateurs de jeux qui ont construit, construisent et peuvent créer des jeux à l’aide de ce moteur face à un désavantage considérable.” 

La prise de parti de Microsoft pour Epic vient notamment du fait que plusieurs de ses jeux, dont Forza, ont été développés sur l’Unreal Engine. Un manque à gagner donc, autant pour Microsoft et Epic que pour Apple, qui compare l’attitude d’Epic à du vol à l’étalage. Une chose est certaine : l’affaire est loin d’être terminée et n’a pas fini de faire parler d’elle…